24 novembre 2025
Aujourd'hui, j'aimerais vous raconter une histoire. Une histoire qui commence par un détail technique, un minuscule détail technique et qui finit par ouvrir une question immense. C'est l'histoire de la naissance du manifeste de la reconnaissance ouverte. Alors remontons un peu en arrière.
Au début des années deux mille dix. Mozilla et la Fondation MacArthur inventent les Open badges. L'idée est simple rendre visibles les apprentissages informels, ce qu'on fait tous les jours mais que personne ne voit. Très bien. Sauf qu'un petit problème apparaît. Un problème révélateur. Mozilla conçoit un backpack ou sac à page, comme le nomme nos collègues québécois. Et s'il permet d'afficher les badges connectés, en revanche, il ne permet pas d'émettre des badges.
Le code, pourtant existait. Mozilla l'avait bien sûr écrit, mais il s'était bien gardé de l'intégrer dans le sac à badges. Imaginez, c'est comme si Mozilla avait inventé le courrier électronique et ne nous avait proposé qu'une boîte de réception. Pas le droit d'écrire un courrier. Pas le droit non plus de répondre. Un système de communication qui interdit de communiquer. Ce choix technique traduisait une certaine vision de la reconnaissance, une vision fondée sur une asymétrie systémique, avec d'un côté les porteurs du sac à badges, celles et ceux qui peuvent être reconnus, mais pas reconnaître de l'autre les entités autorisées à émettre des badges qui, elles, n'ont pas besoin de sac à badges pour être reconnues, en proposant un sac à badges amputé du pouvoir d'émettre des badges.
Mozilla a permis de rendre visible, explicite, la réalité suivante le pouvoir de reconnaître avait été confisqué. Il devint alors clair que la question n'était plus simplement de rendre visibles les apprentissages informels, mais qu'il s'agissait de reprendre le pouvoir de reconnaître. C'est de là qu'est née l'idée de la reconnaissance ouverte. Une idée toute bête, mais puissante. Tout le monde apprenant citoyens, voisins, collègues, membres d'une communauté, devrait pouvoir reconnaître et être reconnu. Tout le monde.
C'est en 2016, alors que la conférence Epic se tient à Bologne, qu'a émergé l'idée de hacker la déclaration de Bologne originale, celle qui vise à créer un espace européen de l'enseignement supérieur. C'est ainsi qu'est née la déclaration de Bologne pour la reconnaissance ouverte. La Bologna Open Recognition Declaration. Un appel à créer un écosystème de reconnaissance dans lequel les personnes sont invitées à contribuer à sa conception et à sa mise en œuvre.
Et en deux mille vingt quatre, à Paris, est publiée la Déclaration de Paris sur l'égalité des. Reconnaissance qui dit simplement toutes les formes de reconnaissance, qu'elle soit informelle ou formelle, ont une valeur égale. Non, parce qu'on les aurait mesurer et comparer dans un laboratoire, mais parce que chacune est essentielle à la santé d'un écosystème vivant. Aujourd'hui, avec le Manifeste de la reconnaissance ouverte et le référentiel des pratiques de reconnaissance, tout cela devient concret. Ce n'est plus qu'une idée, qu'un concept, c'est une pratique, une réalité vivante, une manière d'être ensemble, dans les organisations, dans les communautés, dans la vie quotidienne.
La reconnaissance n'est pas un objet, ce n'est pas un titre, ce n'est pas un artefact numérique. C'est une manière d'être en relation, une manière de percevoir l'autre et de se laisser percevoir. Ce n'est pas un état statique, mais un processus dynamique, une expérience partagée. Ainsi, on peut avoir un badge, mais on est en reconnaissance comme on est en dialogue. C'est vivant, c'est fragile, c'est réciproque. Voilà comment un simple détail technique, un bout de code écarté a ouvert une brèche qui a permis de laisser passer une idée. Une idée simple, humaine et profondément politique au sens noble.
Reconnaître est un pouvoir qu'aucune autorité ne devrait avoir le droit de confisquer ou de monopoliser. Avant de finir et pour visualiser ce qu'est la reconnaissance ouverte, laissez moi vous donner une image. Les systèmes formels de reconnaissance, c'est un peu comme nos villes ordonnées lisible, pratique. On en a besoin. Mais une ville sans espaces sauvages, sans zones non planifiées, ouvertes, vivantes, c'est une ville qui ne respire pas. La reconnaissance, c'est pareil. Le formel et l'informel doivent coexister. Le visible et le souterrain, le structuré et le spontané. Sans ces forêts primitives de la reconnaissance informelle, nos villes de la reconnaissance pourraient rester debout. Oui, mais elle cesserait alors de respirer.
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